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Chédio


Sherlock et le tricot.

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* * *
Si vous voulez mon avis, je vous dirais que tout ça n’est qu’une effroyable méprise. Evidemment, pour une argumentation plus construite et convaincante, il faudra attendre que je n’ais plus la tête en bas, suspendu au dessus d’une bonne centaine de mètre de vide angoissant.
Terrifiant même.
C’est d’ailleurs ce que j’essaye d’expliquer à la brute épaisse qui me retient, ne lui en déplaise, par la cheville.
Sa position étant ce qu’elle est, je lui avouerais bien tout ce qu’il veut, si seulement je savais ce qu’il ignore…
Dans ce cas, une seule solution se présente à moi : tout lui raconter.
Enfin, pas absolument tout, mes pires humiliations datant du collège ne regarde que moi, et mes bourreaux de l’époque.
Juste l’Histoire.
Pour vous, pauvres lecteurs catapultés au beau milieu d’une crise à laquelle vous comprenez autant de chose qu’un calamar à l’art délicat des claquettes, une légère extrapolation sera sûrement nécessaire.
Aussi vais-je me lancer.
Non !! Pas toi ! Continue à retenir mon pied. Merci.
Là, tout de suite, vous aurez sûrement du mal à faire le rapport entre le haut d’un building d’une hauteur impressionnante, surtout pour cette petite ville ou je vie, et la cuisine douillette de la maison de ma mère. Je n’étais pas tout à fait venu ici ce soir pour découvrir une vue magnifique de l’asphalte de la rue par les airs, aussi ai-je moi aussi du mal à le faire pour l’instant…
Le sang qui me monte doucement à la tête probablement. Je ne suis pas dans une position idéale pour raisonner, alors soyez gentil, un peu de compréhension.
Je vous ai déjà parlé de la cuisine de ma mère, alors reprenons là.
Douillette n’est pas le meilleur adjectif pour la qualifier, bien que ce soit le premier à me venir à l’esprit. Réflexe de respect difficilement contrôlable eut égard à tout ce que je leur dois, à ma mère et à cette cuisine. Vieillotte et puant les vieux retours gastriques d’un chat sur la fin de sa vie correspondent aussi. Mais surtout n’accusez pas ma mère. Combinez un amour démesuré pour les fruits de mer à la maladie d’Alzheimer, vous comprendrez ce que je veux dire par là.
Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le sujet, toute une vie, pensez ! Mais, il y en a un là haut qui risquerait de s’impatienter, aussi je vais reprendre en précisant juste que... En fait, si vous voulez comprendre les tenants et aboutissants de toute cette histoire, vous n’avez qu’à faire un petit effort, et vous accrocher. Vous au moins, vous avez le choix.
-Parle !
Ça, c’est ce qu’il m’a dit et que je tente sans succès d’analyser. Mes professeurs disaient souvent de moi que je ne fonctionnais pas comme tout le monde. Il faut croire qu’ils avaient raison et que je connais là une de mes limites.
Ce simple mot me surprenant d’autant plus qu’habituellement on m’ordonne plutôt de me taire. Pour le coup, je ne sais plus que faire, et ma décision de tout lui dire s’envole !
-Pourquoi tu veux lui causer à San Pelegrino ?
Cette fois-ci, la phrase à ce qu’il faut de mot et de français douteux pour que je me rende compte que son auteur tient suffisamment ce sujet à cœur pour que je prenne la peine de chercher une réponse appropriée.
Alors je me lance.
-C’est à cause de ma mère ! « Martin », elle m’a dit ce matin, normale vous me direz étant donné que c’est mon prénom. Ajoutez à ça que c’était la troisième fois durant le dessert seulement qu’elle m’interpellait puis oubliait qu’elle l’avait fait, et vous comprendrez que je n’ai pas été surpris. En fait, si je compte tout le repas, je peux même affirmer que c’était la vingtième fois que ça arrivait. J’étais plutôt content que la fin du repas arrive.
Le retient-pied me secoue, et alors que mon estomac fait le yoyo, une pensée me vient. Chez les personnes dont le nom est à consonance italienne, mieux vaut ne pas dire de mal de sa mère.
Alors j’ajoute précipitamment.
-oh, je dois avouer que j’étais aussi impatient de connaître la suite de ce prologue ! J’aime ma mère plus que tout, et sa parole est d’or. Imaginez mon bonheur lorsqu’elle a recommencé ! « Martin… » Mais cette fois-ci, c’était différent, on aurait dit qu’elle testait la saveur de ce mot, sa consistance et tout le reste. « Je dors mal la nuit, mes voisins font trop de bruit. » (J’adore imiter la voix de ma mère, et la tête en bas, ça sonne drôlement bien, alors je en me gène pas pour en abuser un peu)Vous êtes sûrement déçu de la raison de ce suspens, mais pas moi, elle s’était souvenue de quelque chose, un exploit, rien d’autre. Je me serais volontiers mis debout sur la table pour danser une polka endiablée avec le chat russe de ma mère, sauf que je ne sais pas danser la polka, et le chat non plus, bien qu’il soit russe.
C’est dingue comme même à l’envers on est capable de reconnaître un regard furieux qui a atteint un tel niveau que son propriétaire est à deux doigts d’exploser. Littéralement. Il parait qu’avec tous les sucs gastriques et autres produits chimiques que produit notre corps, c’est tout à fait possible.
Sûrement ne sait-il pas ce qu’est la polka. Tout le monde ne connaît pas. Sinon, ce visage tout bouffit, c’est parce qu’il commence à fatiguer. Ce n’est pas un entraînement régulier aux altères qui permet de se préparer à l’épreuve de force qu’il doit accomplir.
-Vous savez, maintenant que j’ai commencé à parler, ce n’est pas parce que vous me reposerez sur la terre ferme que je vais m’arrêter…
Je dois avouer que ce n’est pas la sympathie qui me fait parler. Tout comme ce n’est sûrement pas mon argument qui pousse Buck le gorille (un petit nom que je viens de lui donner, pas très original, je vous l’accorde) à obtempérer.
-Tu vas cracher le morceau, joue pas avec moi, connard ! T’avise surtout pas de maquiller la vérité ou d’essayer de m’embobiner.
Le beuglement, assortit d’une bourrade violente dans le dos qui a pour effet de me reprojeter à terre, me convint de reprendre plus rapidement.
-Ne croyez surtout pas que je modifie la vérité pour mieux vous plaire ! J’étais réellement fou de joie, intérieurement. En apparence, ça avait un peu du mal à suivre. Je suis d’un naturel stoïque, de plus, il ne me restait plus qu’une bouchée de tarte tatin non décongelée à manger. Un spectateur non averti aurait pensé que j’étais en colère peut-être, alors que je ne faisais que lutter contre le froid entrant en contact avec mes dents. Vous connaissez cette sensation ? Horrible… brr… Comme si on vous écrasait la dent dans un étau, ça remonte jusque dans le crâne et l’oeil. Je vois que vous êtes entrain d’imaginer la situation, insupportable, n’est-ce pas ?
Marrant comme imaginer la douleur lui fait une tête crispée et toute fripée. Pour une fois, je me retiens de faire le commentaire à haute voix. Il semblait prêt à cracher du feu.
Inquiétant comme pensée.
-Voyez, vous aussi ça vous donne un air énervé.
Peut-être n’est-ce pas la chose à dire en l’instant choisit. Les crachotis qui m’arrosent ne font que confirmer.
-Arrête de te foutre de moi ! Si tu craches pas le morceau, je vais me faire un plaisir de t’écraser les doigts avec juste ce pouce et cet autre doigt (l’illustration accompagnant les paroles ne fait que confirmer que cet autre doigt est l’index). Alors t’avises pas de chatouiller mon envie.
La patte avançant vers moi telle une tenaille marquée par l’age des années passées à bien remplir son office, l’idée me vient que le monsieur veut une réponse rapide et concise.
-il n’y a pas grand-chose à dire !
A ce moment, mes bras se lèvent par réflexe face à la montagne de muscles tendus qui grossit dans mon champ de vision, et ma langue… se met à faire ce qu’elle fait tout le temps : parler.
-Ma mère avait entendu du bruit à coté, ça devait être impressionnant comme performance pour qu’elle en ait été capable. Il fallait donc s’en plaindre aux voisins. Vous.
Je me tais, dans l’expectative.
L’absence de réaction évidente de la part de Buck est la première chose qui me marque. Vient ensuite la silhouette qui s’approche dans son dos. Un homme en tenue de smoking resté dans l’ombre jusque là.
Il salue son acolyte avec comme un signe d’acquiescement en s’arrêtant à nos cotés.
-De quoi votre mère veut elle donc se plaindre ? Interroge-t-il courtoisement.
-C’est-à-dire que… Je n’ai même pas pensé à lui demander. Et probablement qu’elle n’aurait pu répondre. Je pencherais pour un tremblement de terre.
Un sourire de l’homme. Pas chaleureux, sauf aux yeux de celui qui verrait la mort pointer son nez juste à ses côtés.
-nous ne pouvons être responsable d’un tremblement de terre. De plus nos locaux vont déménager, alors votre mère ne risquera plus d’être dérangé par qui que ce soit en rapport avec notre entreprise.
-Pourquoi ne pas avoir commencé par me dire ça… ?
Froisser une chemise que je ne porte que depuis une journée a toujours tendance à me rendre rancunier. Allez savoir pourquoi ! Ça et le fait que je réalise doucement que brandir ma fausse carte de détective au nez de la sécurité de l’immeuble n’est peut être pas la seule erreur que j’ai commise. Le regard de cet homme peut être bien plus expressif que bien des tours de suspend-moi-au-dessus-du-vide. Ils risquent fort bien de me lancer leurs avocats aux trousses en plus de me confisquer ma carte de façon définitive. Un sacrifice que je ne suis pas tout à fait prêt à fournir. La fabriquer m’a pris de trop longues heures.
On ne me laisse pas le temps de formuler mes doléances. Suivant les indications de celui doté du cerveau le plus gros, l’autre m’attrape par les épaules et me jette littéralement vers la porte d’accès au toit.
-Fout l’camps, déchet !
Jolie illustration sonore pour mon vol plané. J’aurais aimé pouvoir en savourer plus à mon aise chaque syllabe, plutôt que de m’écraser le nez contre une porte et le sol à la fois.
Tout le long du trajet jusqu’en bas, on ne me ménage pas. Toutefois, pour leur défense, ils m’ont offert un mouchoir, pour que je ne mette pas de sang sur ma chemise blanche. Ma copine m’aurait tué… C’est un cadeau de sa part pour que j’ais l’air présentable quand je vais à des entretiens.
Une bourrade dans le dos finit de m’éjecter hors de l’immeuble de la société.
-Et qu’on te revoit jamais !
Avec mon sourire spécial ‘clients je ne vous décevrais pas’, je soulève le chapeau que je n’ai pas du sommet de mon crâne.
-Au plaisir !
Bougre, avec tout ça, je suis en retard… Décidément, le métier de détective prend bien plus d’heure que prévues. En plus, il n’est pas tout à fait à la hauteur de mes attentes. Moi qui avais espéré côtoyer des bandits de la pire espèce, muni d’armes à feu et fumant le cigare. Je me voyais déjà engagé dans une course poursuite, sur ma mobylette, slalomant entre les voitures sur les grands boulevards pour éviter une fusillade, tenant la preuve de la culpabilité d’un baron de la pègre sous mon bras et une fille superbe sauvée de je ne sais quoi sur le porte bagage.
Brandir ma carte de détective : Martin Courty : Mystère et compagnie, parfait pour la concordance des initiales, ça avait été un grand moment, mais ça ne m’avais pas suffit.
Le grand frisson, le vrai, voila ce qu’il me fallait et que j’étais décidé à trouver la prochaine fois.
Avec un regard de dédain bien sentit, je tournai le dos au lieu de ma toute première enquête. On ne m’avait même pas menacé de poursuite judiciaires. Sans un regard en arrière, je monte sur ma mobylette, met les moteurs et m’élance vers chez ma mère. Il me restait tout de même la satisfaction d’annoncer à ma mère qu’elle ne serait plus jamais dérangée la nuit, tant pis si elle ne devait pas comprendre de quoi je parle. Je profiterais au maximum de cet instant de gloire qui ne serait que le premier d’une longue série. A l’image de cette première mission, jamais Martin Courty ne serait synonyme d’échec, un grand avenir de détective se profilait. Toute cette histoire n’en étant qu’un prologue peu impressionnant, mais révélateur de mon talent. Je n’en doutais pas.
Oh, oui, j’allais savourer ce moment de gloire, autour d’une douzaine d’huître.

+++

Quelques étages plus hauts, dans un bureau décoré avec goût, mais sans le moindre objet personnel, l’homme en smoking discute avec son père.
-Ton frère m’a dit que tu te chargeais de ce témoin gênant, alors pourquoi diable est-il entrain de s’éloigner de son propre chef et vivant de notre établissement ?
-Il ne sait rien de nos activités. Tout ce qu’il sait, c’est que quelque chose de très bruyant a réveillé sa mère sénile et sourde comme un pot la nuit dernière. Autant dire qu’avec comme seule source d’information un cadavre ambulant, il n’est pas un grand risque pour nous. C’est juste un gamin qui veut s’assurer que grand-mère lui foutra la paix, et non pas qui suspecte qu’une négociation entre marchands d’arme a mal tourné.
-En es-tu sur ?
-Absolument. Sélestin a usé de ses meilleurs arguments pour le faire parler.
-Très bien. Préviens ton frère d’annuler le convoi, il n’y aura pas de corps à transporter ce soir.
Les deux hommes se saluèrent d’un air entendu.
-Bonne nuit, père.
-Bonne nuit. Embrasse ta femme pour moi.
-Je n’y manquerais pas.
L’homme referma la porte, laissant son père seul à des affaires qui ne le regardaient pas encore. Les apparences étaient décidemment trompeuses parfois. Et il avait bien faillit envoyer six pieds sous terre un gamin qui croyait il ne savait trop quoi, mais tout sauf ce qui était. Non pas que ça le dérange pour le gamin, mais il allait gagner une bonne heure de sommeil. Et il avait rendez vous tôt avec le maire demain matin pour un golf. Il valait mieux qu’il soit en forme.

Fin.
* * *